Photographe - Enseignant

Doha, entre héritage arabe et ville patrimoniale

Doha, entre héritage arabe et ville patrimoniale, jusqu’à sa (ré)invention en tant que ville monde.
Le passé, le présent. 2006-2022

Les contextes

En 1971, le Qatar devient indépendant, c’est alors que le pays sort de sa période coloniale, même s’il ne s’agissait pour lui que d’un protectorat. Dès 1950, date de la découverte de gigantesques réserves de pétrole et de gaz, on observe la croissance progressive des échanges transnationaux, transcontinentaux dans cet émirat. Dans les années 80, ils connaitront d’ailleurs un renouveau sans précédent. L’émergence des nouvelles villes mondialisées que sont Dubaï, Abu Dhabi et Doha, a contribué indéniablement à l’apparition de nouvelles zones de contact culturel. Les travailleurs expatriés, principalement issus du sous-continent indien et d’Extrême-Orient, y forment la très grande majorité des résidents. Les flux migratoires, tout comme les échanges qui s’observent dans le golfe Persique, ont dessiné de nouvelles cartographies des mobilités mondiales. Ces flux ont favorisé indéniablement l’émergence de nouvelles formes d’hybridité culturelle, distinctes de celles qui avaient constitué le patrimoine matériel et immatériel de cette région.

Dès les années cinquante, au fil du temps, la population Qatarie abandonne les quartiers du centre historique de Doha jugeant l’habitat traditionnel trop insalubre et les infrastructures urbaines inadaptées aux nouvelles mobilités urbaines. Les premières routes sont alors construites. La généralisation de la voiture durant ces années a configuré les formes urbaines de la ville. Doha s’est dès lors amplement étendue avec des îlots urbains qui à l’époque étaient souvent déconnectés, puis ils ont favorisé l’émergence d’un polycentrisme afférent et inédit. La physionomie du centre urbain primitif et patrimonial, peu à peu délaissé par ses résidents nationaux initiaux, s’est trouvé dès lors « colonisé » par les différentes populations immigrées qui s’y sont installé dès cette époque. Toutes les parties constitutives de la cité étaient là : du noyau parcellaire de la ville avec les premières demeures traditionnelles d’argile et de glaise jusqu’aux toutes récentes mutations urbaines dues à l’arrivée des différentes influences de la modernité. 

Jusqu’en 1970, l’ancien cœur de Doha ne résultait pas d’un projet urbanistique prémédité, il était singulièrement hétérogène et foncièrement cosmopolite. Les quartiers originels centraux constituaient une ville formelle et informelle avec des discontinuités territoriales et la présence d’îlots spécialisés dans le commerce ou l’artisanat. Si les souks anciens conservaient encore leur centralité historique et leur importance économique, patrimoniale et symbolique, de nouvelles centralités ont cependant vu le jour au gré des extensions de l’ancien centre.

Si les villes du Golfe sont souvent méconnues, voire outrancièrement caricaturées, elles sont néanmoins bien plus complexes qu’il n’y paraît. Dans leurs espaces culturels (dont l’architecture fait partie) plusieurs espaces-temps se chevauchent, les temporalités ainsi que les références se construisent et se déconstruisent.
Comparée à ses voisines du Golfe, dès 1971 la ville de Doha a très vite mis à l’étude plusieurs schémas directeurs afin de préfigurer et de contrôler les multiples extensions territoriales de la ville ancienne et les grands travaux infrastructurels qui l’accompagnent.

Les premières prises de vue de l’observatoire photographique sont réalisées dès 2006. Elles ont restitué les spécificités des quartiers du vieux centre : Old Msheireb, Old Al Ghanim, Old Salata, Umm Ghuwailina, Al Souq, Al Rufaa et Al Sharq. Bon nombre de clichés vont révéler les mutations et l’hétérogénéité des réalités foisonnantes d’une ville devenue transculturelle.
Cependant les nouveaux quartiers construits ont été régulièrement explorés afin d’étoffer et d’actualiser l’archive photographique mise en place. On peut ainsi appréhender les figures proches et lointaines d’architectures traditionnelles et modernes dont la combinaison fait et hypothèque la ville actuelle. Pour exemple, je citerai le très contemporain centre financier de West Bay avec pléthore de gratte-ciels rivalisant d’audace architecturale, mais aussi les nouvelles zones d’habitation et de loisir et les cités-campus universitaires plus à l’ouest et au nord de la ville.
À noter que ces récentes extensions urbaines ont toutes été construites sur des espaces totalement désertiques ou bien sur des espaces maritimes grâce à la construction d’insularités artificielles (Hamad International Airport, The Pearl : un archipel commencé en 2007 désormais abouti avec 45 000 résidents ou la presque-île de Qetafian, vouée à devenir le centre touristique de Lusail avec ses stations balnéaires, ses plages et son port de plaisance.)

Située sur la côte, Lusail se situe à environ 22 kilomètres au nord du centre-ville de Doha. Cette nouvelle agglomération compte de nos jours environ 250 000 habitants sur 37 km2. En 2014, le plan de construction de la ville est optimisé, il prévoit dix-neuf quartiers d’affaires, d’habitations, de centres commerciaux et d’hôtellerie. Cette nouvelle ville devenue le quartier le plus septentrional du grand Doha est désormais reliée à l’ancien centre historique par le métro, le tramway et l’autoroute Doha Expressway.
Dorénavant, cette métropole émiratie s’étend à l’infini jusqu’à se transformer en un corps sans limites ni frontières, elle devient de plus en plus insaisissable et constitue ainsi un véritable défi à la photographie. Dans cette région, la figure de la métropole a été profondément ébranlée par les incidences de la mondialisation. La transfiguration de la ville est d’ailleurs devenue une dimension inévitable de la mondialisation du point de vue de la vie sociale, politique et culturelle.

Deux exemples de rénovation dans l’ancien centre historique.

Le Souk Waqif trouve ses origines à l’époque où Doha était un village dont les habitants se rassemblaient sur les rives du Wadi pour acheter et vendre des marchandises. La première tentative de restauration du l’ancien centre historique date de 2006. Ce projet de revitalisation architecturale concerne l’un des sites les plus importants du patrimoine de Doha. Pour ce faire, le programme s’est basé sur une étude approfondie de l’histoire du marché et de ses bâtiments avec l’appui de documents d’archive. L’architecte a ainsi tenté de raviver la mémoire du lieu en démolissant les bâtiments modernes et les ajouts inappropriés, en réutilisant les pierres de corail ou bien en remplaçant les toits en tôle par des toitures traditionnelles en bois et en bambou complétées par une couche d’argile et de paille, avec la réintroduction des méthodes traditionnelles d’isolation des bâtiments contre la chaleur extrême. De nouveaux éléments ont également été introduits, dont un système d’éclairage élaboré. En contraste avec les parcs patrimoniaux de plus en plus communs dans la région, Souk Waqif est à la fois un espace public traditionnel fréquenté par les consommateurs, les touristes, les marchands et les habitants (nationaux et expatriés). La qualité admirable des études et des travaux de la restauration des bâtiments de l’ensemble du quartier est tout à fait exceptionnelle. Dans le Golfe, elle a désormais valeur d’exemplarité pour ce qui concerne les programmes de restauration à l’ancienne. Ce Souq fonctionnel et apprécié de tous, a indubitablement contribué à revivifier l’ancien centre ville où l’on observe dorénavant un melting-pot humain bel et bien inégalé.

Pour ce qui concerne la régénération et la modernisation de Old Msheireb, l’ancien quartier commerçant de la capitale qatarie totalement détruit, les choix urbanistiques et architecturaux ont privilégié le choix d’un ensemble totalement contemporain. Cependant le schéma directeur d’urbanisme a choisi d’intégrer ce nouveau secteur au reste de la ville en privilégiant d’innombrables reprises des motifs de l’architecture traditionnelle du Qatar. Adjacent à Souq Waqif et à l’Amiri Diwan, siège du gouvernement et résidence de l’Emir, Msheireb Downtown s’étend désormais sur 32 hectares. Avec le Souq, il s’agit sans conteste de l’opération de reconstruction de l’ancien centre la plus emblématique. La durabilité a été le maître mot de ce projet avec des efforts particuliers concernant l’utilisation de la lumière et de la ventilation naturelles s’appuyant sur le recours aux technologies et méthodes de pointe qui garantissent une utilisation plus efficace et durable de l’eau ou de l’électricité. Débuté en 2010 et totalement achevé en 2020, Msheireb Downtown est un quartier mixte qui bénéficie des derniers grands travaux infrastructurels et de la récente mise en service des transports en commun comme le métro ainsi qu’une ligne de tramway desservant ce quartier.
Tout comme la restauration de Souq Waqif, ce récent quartier avait vocation à inciter les habitants « nationaux » à revenir dans le centre-ville afin d’y résider de nouveau. L’ensemble est en grande partie occupé par des bureaux, mais le résidentiel représente une part importante du nouveau quartier avec 27.000 résidents, auquel il faut ajouter une conséquente capacité hôtelière avec de nombreuses unités d’hébergement. À l’extrémité Ouest face à l’esplanade du Souq, un imposant bâtiment iconique abrite les Archives Nationales du Qatar nouvellement installées. Ont été également intégrées à ce programme, des vastes zones commerciales puis plusieurs espaces culturels (musées, théâtre, cinémas) mais aussi des espaces communautaires (mosquées) sans omettre des établissements scolaires et les 11000 places souterraines de stationnement qui complètent cet ensemble. La coexistence et les imbrications entre tradition et les diverses manifestations de la contemporanéité se rencontrent ostensiblement en tout lieu. Les contrastes entre centre et périphérie, entre les styles architecturaux manifestes (avec les signes évocateurs de différentes époques ou ceux révélateurs d’appartenances nationales), sont autant d’indices qui constituent les différentes couches visibles de Doha. Ce projet architectural d’ensemble a apaisé et atténué la tension irrésolue entre tradition et modernité constatable dans bon nombre de villes du Golfe.

Avec la création de ce quartier en lieu et place de Old Msheireb, l’ancien cœur de Doha a retrouvé et consolidé son rôle de centre dynamique, offrant un riche éventail de manifestations artistiques, culturelles, sportives, de divertissements familiaux et d’initiatives communautaires.

L’archive photographique

Amorcée en 2006, l’archive photographique a été réalisée sur une longue période. En effet l’un des objectifs de l’archive exigeait la documentation et l’insertion des projets les plus récents d’aménagement et d’extension de la ville contemporaine. C’est ainsi que les prises de vue se sont développées durant seize années consécutives à raison de deux ou trois séjours annuels compte tenu de la rapidité de l’avancement des travaux entrepris. Les prises de vue in situ ont cessé en mars 2022, le travail de référencement et de classement post-production vient de s’achever. Le choix d’une telle date pour clore la session de prises de vue n’est pas aléatoire car elle concorde de fait avec la finition des grands travaux d’aménagement de construction et de transports, à savoir la Coupe du monde de Football. Cette dernière phase de grands projets a d’ailleurs étayé et accéléré les développements les plus récents de la ville.

Le protocole d’un observatoire photographique du paysage exige la réalisation de prises de vue sur un territoire donné, qui seront par la suite re-photographiées dans le temps avec un même point de vue. Ainsi, seront traqués les signes qui permettent de lire les évolutions du paysage. L’ensemble de l’archive réalisée à Doha déroge à ces protocoles académiques et normés. Ils sont en effet impraticables compte tenu de l’impossibilité de les mettre en œuvre in situ en raison de la superficie gigantesque des chantiers et de leur inaccessibilité inaliénable.

Au commencement, les toutes premières prises de vue concernaient seulement l’architecture des sites et des environnements urbains appréhendés lors des traversées photographiques. Les enjeux limitatifs de ce protocole de prises de vue ont révélé bien des insuffisances. Bien que chimérique, mon intention ambitionnait plutôt la tentative d’une retranscription de la pluralité des aspects visuels de Doha et de sa physionomie. C’est ainsi que rapidement, l’archive a été augmentée par des prises de vue des ambiances entrevues ou bien par des photos des individus ou groupe humains tout en incluant les signes de leurs diverses appropriations urbaines parfois infimes, parfois manifestes. L’archive rappelle à sa façon la puissance constructive du discours utopique ; la ville est en soi ce que les hommes viennent y faire.

Conciliant des qualités informatives assumées et essentielles au propos de l’observatoire mais aussi d’autres plus créatives (artistiques), l’archive se définit potentiellement comme un objet pédagogique ou bien comme un objet orienté vers les domaines cognitifs en prenant en charge cette dimension informationnelle ( l’image et son référencement). Cependant, dans son processus d’élaboration, l’exploration de la ville en tant qu’expérience immersive de l’auteur photographe relève aussi du domaine sensoriel et interprétatif. Dès lors, les prises de vues sont affectées par cette dimension circonstancielle et prégnante du sensible. Si la photographie est un art de l’observateur, elle procède ontologiquement de l’acte qui la fait advenir (choix et interprétations de l’auteur). Dans son intégralité l’observatoire photo entrepris s’évertue à retranscrire le foisonnement hétérogène des signes, des caractères, des milieux humains et des climats découverts dans les environnements urbains appréhendés. Il s’inscrit ainsi dans un triple champ : urbain, documentaire et artistique.
Les photographies ressourcent l’entendement de la ville-monde, elles rendent compte des composants visibles, manifestes, entr’aperçus et parfois plus secrets ou mystérieux de Doha, tout en nous rappelant, si besoin, que la ville est foncièrement imaginaire, c’est-à-dire pétrie d’images, d’artifices et de dérobades.

Addenda : l’archive photographique est constituée dans son intégralité de 17000 images photographiques classées et répertoriées dans 650 dossiers référencés, datés et classés selon des typologies thématiques et chronologiques : (rue, quartier, lieu, forme bâtie, fonction genre, ambiance)

Commencée en 2007 et menée simultanément à l’archive photographique, une annale a permis de constituer un fonds qui réunit plus de 7500 documents, tous relatifs à la scène artistique contemporaine repérable dans les pays du Golfe. Suite à mes séjours dans les émirats, j’ai pu observer à quel point la question de la culture constitue un véritable enjeu de métropolisation dans toutes les métropoles du Golf. La découverte des collections présentées dans les musées, leurs programmations ainsi que celles des galeries, la fréquentation des institutions (privées ou publiques) mais aussi les acteurs de ces environnements culturels (artistes natifs ou résidents et curators) qui contribuent aux apports de la scène artistique dans les émirats. Tous ces facteurs repérables dans la région ont contribué à une recherche plus prospective et approfondie afin de mieux identifier les enjeux spécifiques et/ou identitaires de l’actualité artistique dans le Golfe.

Philippe Oudard. Juin 2026